#7 Ikram Ben Said

Ikram Ben Said Women Sense Tour WST

Quatre ans après les prémisses de la révolution tunisienne, les femmes continuent de lutter pour ne pas être exclues de la reconstruction de leur pays et de la mise en place des nouvelles institutions. Déterminées dans la mobilisation pour leurs droits, elles sont pourtant inquiètes face aux résistances quant à leur émancipation. Comme dans toutes révolutions, l’inquiétude et la vigilance font suite à la période d’enthousiasme et d’espoir. C’est dans ce contexte que je rencontre Ikram Ben Said, fondatrice de l’association Aswat Nissa, « Voix des femmes », créée il y a trois ans. Aswat Nissa se donne pour mission de lutter contre toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, de plaider pour des politiques publiques sensibles au genre et appuie également le leadership féminin. Portrait d’une femme et d’une initiative engagées.

Présidente de l’association Aswat Nissa, Ikram Ben Said est également « program manager » au sein d’une organisation internationale qui travaille notamment sur la construction de la paix. Cette jeune femme de 34 ans, plus qu’active, a évolué dans une famille tunisienne au sein de laquelle la politique a une place importante. Ses parents ont toujours été passionnés par la gouvernance interne et les relations internationales, qui ont fait l’objet de débats galvanisants à la maison, éveillant l’esprit de la jeune femme sur ces questions. Ils l’ont également beaucoup encouragée à s’investir dans la société civile à travers des actions bénévoles. Dès l’adolescence, Ikram s’engage ainsi auprès des mères célibataires et des enfants abandonnés. Par la suite, elle se donne pour objectif de créer sa propre association, mais à cette époque, ce type d’initiative est entravé par le pouvoir en place. Avec l’avènement de la révolution, parallèlement à sa constance dans les manifestations, Ikram commence à réfléchir avec des amis à un autre moyen d’action : « La révolution nous a offert cette liberté d’association ». C’est ainsi que naît son association, Aswat Nissa.

Aswat Nissa,un véritable laboratoire d’idées, de remises en questions, de critiques constructives…

Pour Ikram, les challenges sont nombreux dans le travail associatif. La société civile tunisienne est novice, du fait de son manque d’expérience et d’expertise sur ces questions. « Nous nous posons beaucoup de questions par rapport aux limites entre l’engagement et le militantisme ainsi que sur le fonctionnement des associations ». Aussi, dans le contexte politique et social actuel, l’évolution semble ne pouvoir se faire qu’à travers la critique, le doute et la réflexion, pour être au plus près des besoins de la population. Aswat Nissa défend ainsi les valeurs d’égalité entre les genres, mais aussi d’inclusion, en termes d’idéologie et de religion. Pour sa fondatrice, « la société civile doit vraiment être indépendante et non pas une vitrine des partis politiques car c’est un grand danger pour la démocratie ». Aussi, la volonté de l’association est avant tout d’axer son projet sur la collaboration entre les femmes et hommes.

Aswat Nissa est née d’une volonté d’un groupe d’hommes et de femmes de donner à la femme tunisienne la place qui lui revient dans la société.

« Nous avons décidé de travailler avec les femmes et pour les femmes, car nous voulons une société égalitaire, inclusive, une société où tout le monde peut jouir de ses droits, de ses opportunités et de ses devoirs. Toutes les personnes sont égales devant la loi et dans la loi ». Voilà l’idée de base d’Aswat Nissa. Dès le départ, l’association travaille sur les problématiques de violences subies par les femmes en Tunisie. Mais rapidement, l’axe politique entre en jeu : « nous avons concentré notre travail sur la participation politique des femmes car les politiques publiques aident beaucoup dans la promotion des droits des femmes et les lois façonnent l’esprit ». Ainsi, dès le début de l’année 2012, Ikram et son équipe débutent leur accompagnement des femmes en politique afin de préparer les élections législatives. L’objectif est de renforcer leurs capacités afin que celles-ci puissent se présenter aux élections. L’association est très fière de pouvoir œuvrer avec tous les partis politiques, quel que soit leur idéologie et leur background. Plus qu’un espace de formation, c’est un espace d’échanges, qui permet aux femmes politiques d’avancer à partir de leurs points communs et de créer, ensemble, une solidarité féminine.

L’approche de l’association Aswat Nissa est une approche inclusive, un nouveau style de féminisme.

Le 25 novembre dernier, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Aswat Nissa a par exemple lancé un partenariat entre les féministes et les leaders religieux à travers une manifestation commune contre la violence à l’égard des femmes. « On a beaucoup travaillé sur la sensibilisation en engageant les hommes, notamment les jeunes garçons dans les quartiers et dans les universités, ainsi que les imams, à des séances de formation et d’échanges. Nous avons également travaillé avec des journalistes, en suivant les campagnes électorales des femmes, car ces derniers commettent souvent beaucoup d’erreurs qui peuvent nuire à la candidate et qui représente une forme de violence psychologique ». Pour Ikram Ben Said, il n’y a aucune raison que la voix de 50% de la société ne soit toujours pas entendue. La démocratie a besoin de la diversité, d’un combat commun entre les femmes et les hommes. C’est toute la société qui est gagnante si les femmes sont politiquement engagées aujourd’hui : « Si les femmes étaient autour de la table des négociations, elles présenteraient des perspectives différentes sur les processus de construction du pays et de cohésion sociale. Les femmes apporteraient non seulement leur perspective mais les sujets les plus importants comme l’accès à la santé et l’éducation seraient à l’agenda politique », ajoute Ikram.

Les femmes ont un véritable potentiel mais les politiques ne sont pas encore convaincues de cela.

Ikram a souhaité adapter son projet et donner des réponses à une réalité politique. En effet, le processus de transition entamé dans la majorité des pays arabes semble marginaliser les femmes, qui doivent pourtant être suffisamment représentées dans les organes de décision pour que leurs intérêts et leurs droits soient entendus et pris en considération. Les femmes sont ainsi confrontées à des défis majeurs en devant continuer d’affirmer leur dignité de citoyenne dans des sociétés où seule l‘égalité femmes-hommes pourra garantir leur caractère démocratique. « Nous travaillons avec les femmes politiques non pas parce qu’elles sont femmes, mais parce que nous sommes en train de construire une démocratie en Tunisie et que je demeure personnellement convaincue que la démocratie a besoin de pluralité ». Loin d’avoir pour volonté d’être l’ennemi de l’homme, c’est dans une démarche partenariale que le projet se met en place. Ikram se définit elle-même comme féministe en défendant les intérêts des femmes, en les aidant à s’émanciper, à assumer et à faire respecter leurs choix. Mais de nombreux hommes comptent parmi les bénévoles de l’association et au sein du bureau exécutif.

Nous avons travaillé sur ce que l’on attend vraiment des femmes politiques de demain

En dehors des périodes de campagne électorale, l’association axe son projet sur l’échange entre les femmes politiques et la société civile, en mettant en place des temps de rencontre entre des femmes députés, des militantes, des mères célibataires ou encore des femmes victimes de violences, afin que les politiques s’inspirent des réalités de terrain vécues par ces femmes dans leur plaidoyer pour leurs droits. Aswat Nissa travaille également avec toutes ces femmes sur ce qui doit être changé dans le code du statut personnel. Aujourd’hui, à la suite des récentes élections législatives, l’association entame sa période de planification stratégique pour les cinq années à venir, afin de réfléchir à la façon d’aider les femmes et d’augmenter leur empowerment politique. L’association prépare également, depuis juin dernier, les élections municipales. Les femmes ont en effet plus de chance d’être élues au niveau local et il est essentiel qu’elles puissent participer à la gestion de la communauté. C’est un véritable travail de terrain qui s’effectue dans cinq régions de Tunisie, où cinq femmes décident, indépendamment de leur parti politique, de collecter ensemble les revendications et priorités des femmes de la région. L’idée est bel et bien de créer des passerelles entre les femmes politiques et les citoyennes, afin d’intégrer les attentes de la société civile féminine dans le programme électoral.

L’espace privé en Tunisie demeure encore un handicap à la participation de la femme dans l’espace publique.

La société civile féminine a aujourd’hui besoin de voir des femmes qui sont engagées et qui ont réussi leur vie de famille et leur vie politique. L’association a ainsi mis en place un salon politique, qui consiste à inviter des femmes qui ont mené leur carrière politique de front afin d’inspirer d’autres femmes candidates et de partager avec elles leur expérience. Il est très important que les femmes puissent s’identifier à un « modèle », rencontrer leurs homologues qui sont parvenues à concilier leur vie privée – qui sont mariées, qui ont des enfants – et leur carrière politique. Aujourd’hui, la société civile tunisienne veut voir les mentalités évoluer !

« Ma plus belle réussite est de voir les femmes et les hommes épanouis au sein de mon association ».

L’association Aswat Nissa a reçu le prix Madeleine K Albright 2014 pour son projet l’Académie Politique des Femmes. Chaque année, le National Democratic Institute remet ce prix à une organisation dont le but est d’encourager et promouvoir le rôle des femmes dans la vie politique. « J’attendais de faire mon discours et il y a eu toutes ces images qui me sont passées par la tête depuis l’idée avant la révolution jusqu’à cette reconnaissance internationale. J’étais très émue et très touchée. C’est un de mes meilleurs souvenirs ». Aswat Nissa est ainsi une autre façon pour les femmes de s’impliquer dans le contexte politique post-révolution, en revendiquant aujourd’hui leur place dans la transition. Ikram conclura d’ailleurs notre entretien par une phrase qui me guidera sans doute à mon tour dans mon engagement: « Le changement est en nous : si on veut un changement on doit commencer par nous-même et après aller vers l’autre. On n’attend pas le changement, nous sommes les acteurs de changement ».

Camille Demange

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