#6 Meherzia Labidi Maiza

Meherzia Labidi Maïza Women Sense Tour WST

C’est dans la ville de Grombalia à quelques kilomètres au sud de Tunis que je rencontre Meherzia Labidi Maiza. Depuis la révolution, elle est devenue un personnage incontournable de la vie politique tunisienne. Tantôt encensée, tantôt critiquée, elle nous livre aujourd’hui un témoignage loin des clichés sur son parcours de femme musulmane féministe et son engagement pour les droits des femmes dans le monde.

De métier, Meherzia est traductrice interprète et a exercé pendant une vingtaine d’années suite à des études d’abord à l’Ecole Normale Supérieure de Sousse puis à l’université de la Sorbonne à Paris. Elle est également auteure de plusieurs livres sur la coexistence destinés aux jeunes vivant dans des sociétés multiculturelles. Meherzia est par ailleurs engagée depuis de nombreuses années en faveur des droits des femmes, tant au niveau associatif avec notamment des actions au sein du réseau mondial Women of Faith for Peace, qu’au niveau politique en tant qu’ancienne première Vice-Présidente de la Constituante et actuelle députée réélue de la première Assemblée des Représentants du Peuple, la première assemblée législative démocratique en Tunisie.

« Pas de fiançailles ou de mariage avant l’obtention du diplôme »

Meherzia est née en 1963, dans une Tunisie nouvellement indépendante. Son père était commerçant et également imam de la ville. Diplômé de l’université Zitouna, il a présidé l’Association de Préservation du Coran qui veille à la mémorisation et à la transmission du Texte Sacré. Lors des groupes de discussion qu’il organisait sur la littérature, la religion ou la politique, il tenait déjà à l’époque à ce que ses filles participent. C’est d’ailleurs lors de ces rencontres que Meherzia apprend à « donner son avis, à le discuter et à essayer de convaincre ». Aussi loin qu’elle s’en souvienne, son père souhaitait que ses filles soient indépendantes pour ne pas qu’elles soient obligées d’accepter un mariage malheureux par peur de ne pas subvenir à leur propres besoins. Il a très vite réalisé que si ses filles « n’avaient pas les moyens de subsister, elles seraient obligées d’accepter l’injustice, la souffrance et la violence ». Père de cinq filles et de trois garçons, il inculque ainsi à ses enfants, et surtout à ses filles, l’idée que l’éducation est le meilleur moyen pour progresser dans la vie et tient à ce que chacune d’elles suivent une formation. Il a d’ailleurs édicté une règle qui peut faire sourire : « pas de fiançailles ou de mariage avant l’obtention du diplôme ».

« Si toi, femme, tu ne t’occupes pas de la religion, les religieux vont s’occuper de toi » 

C’est en 1986 que Meherzia s’installe en France et débute entre autre son engagement en faveur de l’autonomisation des femmes dans des groupes de dialogue inter-religieux et interculturels. Des dialogues qui ont pour but de comprendre comment les femmes peuvent agir ensemble pour non seulement se forger une place dans la société mais aussi pour faire évoluer la pensée religieuse sur la question des femmes. Meherzia m’indique qu’elles avaient alors un crédo « si toi, femme tu ne t’occupes pas de la religion, les religieux vont s’occuper de toi, donc prends ta part de réflexion ».

C’est à travers la construction de ce réseau de femmes qu’elle devient coordinatrice du « Global Women of Faith  Network » (Femmes croyantes pour la paix) et co-présidente de « Religions for Peace » (Religions pour la paix), la coalition internationale la plus importante comprenant des représentants de différentes religions pour la promotion de la paix et bénéficiant notamment du statut consultatif auprès de la commission économique et sociale de l’ONU.

C’est en travaillant avec des femmes françaises, bosniaques, kosovardes, indiennes ou philippines qu’elle réalise que, quelle que soit leur culture, leur appartenance sociale ou religieuse, « ce qui regroupe les femmes dans le monde est plus grand que ce qui les divise », et que plus les femmes prennent conscience de cette nécessité de travailler ensemble dans le même espace social, mieux c’est pour la société.

Pour mener au mieux son engagement, Meherzia bénéficie aussi du grand soutien de son époux, « son compagnon de route » qui, comme son père, l’a beaucoup aidée : « il m’a soutenue dans mon effort d’étudier, de travailler, de militer au sein d’associations, de voyager pour mes missions de traductrices interprètes et de lui laisser nos 3 enfants en bas âge. Il trouvait que c’était normal et que je devais le faire parce que, si tous les maris empêchaient leur femme, qui ferait avancer la cause des femmes ? ».

« Je connais le texte de la Constitution mieux que mes enfants »

Première séance plénière de l’Assemblée des Représentants du Peuple au Palais Bardo

A la suite de la révolution, c’est très naturellement qu’elle décide de rentrer pour servir son pays et s’engager dans sa construction démocratique. Ce qui la motive ? Changer les lois pour mieux protéger les citoyens, les citoyennes et particulièrement les filles, mais surtout faire connaitre à tous leurs droits et leurs acquis : « un droit n’a de valeur qui si l’accès à ce droit est garanti à tous les citoyens et citoyennes de la même manière ». Elle est ainsi élue députée et Première Vice-Présidente de l’Assemblée Constituante en 2011. Aujourd’hui elle est de nouveau députée et indique qu’elle ne souhaite prendre aucune autre responsabilité afin de se consacrer pleinement à sa mission.

C’est lors de son premier mandat en tant que députée qu’elle contribue à la rédaction de la Constitution. Si elle affirme avoir grandi dans un pays pionnier concernant les droits des femmes, notamment grâce à la promulgation du Code du Statut Personnel en 1956, les changements sont encore nombreux à réaliser. Meherzia est fière d’avoir contribué à l’article 46 de la Constitution qui engage l’Etat à protéger les droits acquis pour les femmes, à garantir l’égalité des sexes quel que soit le domaine, à œuvrer pour la parité dans les conseils élus et à éradiquer les violences contre les femmes.

Aujourd’hui députée réélue de la deuxième circonscription de Nabeul sur la question des droits des femmes, Meherzia souhaite notamment travailler sur deux projets de lois qui lui tiennent particulièrement à cœur : le premier concerne l’accès aux droits des femmes rurales et ouvrières afin qu’elles soient sur un pied d’égalité avec toutes les tunisiennes. Elle évoque ainsi un salaire agricole minimum, une couverture sociale adaptée et la garantie de l’Etat ou des employeurs privés d’un projet de transport qui assure la dignité et la sauvegarde de la vie de ces femmes confrontées au quotidien à de nombreux accidents lorsqu’elles se rendent à leur travail.

Son second projet est de changer une loi injuste pour les femmes tunisiennes et leurs enfants issus d’un couple mixte. Alors que les enfants nés d’un père tunisien et d’une mère non tunisienne ont le droit à la nationalité tunisienne sans limite, lorsqu’il s’agit du cas inverse avec la mère qui est tunisienne les enfants doivent forcément faire leur demande de nationalité avant l’âge de 18 ans. Une fois cette limité dépassée, la démarche se complique terriblement. « Je trouve cela injuste et aberrant et mon travail de députée va être surtout de trouver comment faire pour changer cela ».

« On a voulu faire de moi un point de rupture, mais j’ai appris à être un trait d’union »

Ce qui a été le plus difficile pour Meherzia, c’est qu’à sa grande surprise, en étant élue Première Vice-Présidente de l’Assemblée, elle est devenue la cible de plusieurs attaques, parce qu’elle est femme, parce qu’elle est voilée, parce qu’elle est à un poste de leader et aussi parce que le parti qu’elle représente, Ennahda, est de référent islamique. Des critiques qui sont aussi bien énoncées par des groupes conservateurs et religieux que par des personnes appartenant à priori à la modernité et au courant séculariste. Le coup est terrible lorsque des femmes avec qui elle partage un grand nombre de principes se mettent à scander dans les rues que « Meherzia n’est pas la femme tunisienne ». Un slogan d’exclusion selon elle : « on a voulu faire de moi, certains pour des raisons politiques, un point de rupture. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que, pendant et durant mon activité avec la société civile, j’ai appris à être un lien, un trait d’union ».

En tant que femme politique elle constate au quotidien que changer les lois n’est en rien suffisant, que la vraie révolution réside dans les mentalités et qu’« il est urgent d’éduquer les hommes et les femmes, les jeunes garçons et les jeunes filles et aussi de répandre une nouvelle culture sur la femme, sa place dans la société, sa place comme femme politique, sa place dans les entreprises ».

Meherzia, une féministe musulmane

Meherzia Labidi Maiza

Meherzia Labidi Maiza

Ce sont des femmes tunisiennes et françaises qui ont introduite Meherzia au monde du féminisme. Un féminisme qu’elle s’est approprié afin de vivre en tant que femme sujet et non objet, en tant que mère épanouie et en tant que citoyenne qui vit en harmonie avec les hommes : « ce n’est pas contradictoire avec le féminisme, on n’est pas obligé d’être en lutte avec les hommes ».

C’est son père une fois encore qui dès son plus jeune âge lui répète cette phrase du prophète : « seul un homme digne sait respecter la dignité de la femme alors celui qui méprise ou maltraite la femme, c’est un homme qui n’a pas compris sa dignité à lui ». Selon Meherzia, la religion musulmane n’est un obstacle ni au féminisme ni à sa propre émancipation. Selon elle, le fait d’appartenir à une religion n’est pas le facteur déterminant du statut de la femme ; le facteur essentiel réside dans l’éducation, la situation économique, les lois mais aussi dans la culture, avec par exemple « les dramas à la télé, le programme culturel dans les lycées, la chanson, tous les vecteurs de transmission d’idées ». Elle ajoute : « être féministe oui, mais pour moi le féminisme ça se construit, ça évolue selon la société, selon les générations, l’essentiel c’est le respect de la dignité de l’Autre ».

Cependant, pour répondre aux préjugés dont les femmes musulmanes sont aujourd’hui victimes, elle répond qu’il faut être réaliste et travailler sur les véritables sources de souffrance des femmes musulmanes : la pauvreté, le manque d’accès à l’éducation, l’exclusion de la vie publique et sociale ainsi que la sclérose de certaines pensées religieuses, « parce que je ne comprends pas comment dans certains pays, on adopte les plus hautes technologies et on ne permet pas aux femmes de conduire leur voiture ? ». Enfin, elle explique qu’en tant que femme musulmane, il faut donner l’exemple. Elle se rappelle de la réaction de ses amies françaises – journalistes, enseignantes, universitaires – lorsqu’elle les a invitées chez elle pour la première fois : « en me voyant vivre avec mon mari, en voyant sa façon de me parler et de m’aider, ça a été meilleur que plusieurs discours bien écrits, parce qu’elles ont vu l’exemple ».

Sarah ZOUAK

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