#2 Maha Laziri

C’est à Meknès,  l’ancienne capitale historique du Maroc durant le règne du sultan Moulay Ismail, que je me rends pour rencontrer Maha Laziri. Elle me reçoit chez elle, dans la ville de son enfance, avec ses parents et sa famille. Agée tout juste de 25 ans, Maha est co-fondatrice et présidente de l’association Teach4Morroco, association qu’elle a créée en 2011 lorsqu’elle était encore étudiante en relations internationales à  l’université Al Akhawayn. Aujourd’hui, à quelques jours de son envol pour débuter son premier poste aux Etats Unis, elle revient pour nous sur son projet associatif dans les zones enclavées de l’Atlas, sa vision de l’éducation au Maroc et son ressenti de femme vivant dans une société musulmane.

 

           Dès son plus jeune âge, Maha a  baigné dans un environnement où l’éducation avait une grande importance. Ses parents, tous deux enseignants à Meknès, mais dans différents systèmes d’éducation, représentent à eux seuls une certaine idée de l’instruction au Maroc, un système à deux vitesses avec d’un côté le système public marocain et de l’autre celui de la mission française. C’est auprès de ses parents que Maha trouve ainsi ses premières sources d’inspiration. Elle suit de près les conseils de son père qui lui disait plus jeune que chaque jour lorsqu’elle se lève, elle devait avoir une cause plus grande qu’elle-même, car vivre pour une cause a plus de sens que de vivre tout simplement.  Maha fera ainsi de l’éducation sa spécialité ! Elle considère que celle-ci est une des clés essentielles pour offrir aux jeunes adultes de nouvelles opportunités et des perspectives dans la vie. Elle effectuera d’ailleurs un second master à Philadelphie aux Etats-Unis sur cette thématique, et se spécialisera en « International Educationnal developpment ».

 

« L’éducation est-elle exclusive aux belles filles ? »

Copyright - Teach4Morocco

Copyright – Teach4Morocco

Depuis son adolescence, Maha se rend chaque été avec sa famille en Haut Atlas et plus précisément dans le massif central dans la vallée de Tassaout. Alors que dans un premier temps, ses parents s’y rendaient pour des raisons touristiques, très vite ils sont tombés amoureux de cette région montagneuse où au fil des années ils ont noué de véritables relations d’amitiés avec les habitants.

C’est lors de l’un de ses voyages, qu’elle prit véritablement conscience de l’importance du droit à l’éducation pour tout un chacun. Elle me raconte avec un œil critique et un sourire au coin des lèvres, qu’en 2010, alors qu’elle se rendait dans le village d’Ischbaken, Maha fit la connaissance de Hajar, une petite fille âgée d’un an. Ravie, elle se tourna vers son père pour lui raconter à quel point elle trouvait cette petite fille incroyablement belle, qu’il fallait l’adopter, l’emmener à Meknès pour lui faire suivre des études.  La réaction de son père fut telle qu’il ne lui adressa pas la parole pendant deux jours ! Elle se souviendra toujours de sa colère et de ses mots « depuis quand l’éducation est exclusive aux belles filles, est ce qu’il faut être belle pour avoir le droit à l’éducation. Qui es-tu pour pouvoir exercer l’autorité d’enlever un enfant de ses parents, pour l’emmener dans un environnement qui n’est pas le sien, juste pour lui offrir une bonne éducation. L’éducation doit se faire dans leur propre environnement, il doit s’adapter à leur propre besoin et si tu veux faire quelque chose, soit il faut le faire pour tout le monde, soit il ne faut rien faire ».

Ce sont ces quelques mots qui résonnèrent en elle qui lui firent réaliser qu’ Hajar n’était pas la seule à avoir le droit à l’éducation mais bel et bien l’ensemble des enfants! Cette anecdote fut l’un des éléments déclencheurs  de la création de l’association Teach4Morocco.

Le Haut Atlas

Le Haut Atlas,  surnommé le « toit de l’Afrique du Nord », du fait de la hauteur de son massif a des caractéristiques qui sont propres à toutes régions enclavées dans le monde, et notamment au niveau de l’accès difficile de sa population aux droits de bases. Ainsi malgré l’intervention de l’Etat dans les besoins de bases tels que l’eau, l’électricité ou encore les routes, le Haut Atlas souffre encore des maux liés à la santé ou l’éducation. Maha m’indique ainsi  que l’accès à l’éducation de base n’est  pas encore entièrement assurée et que les principales victimes sont les jeunes filles. En l’absence d’infrastructures, de lieu d’herbergements pour filles mais également du fait de certaines coutumes, encore beaucoup trop nombreuses sont les filles qui quittent l’école avant même d’être entrées au lycée. « Pour réformer l’éducation, il est important de s’assurer qu’on ne laisse pas les populations les plus défavorisées au bout de la pyramide. Pour se développer, il faut tirer tout le monde vers le haut. Or, aujourd’hui, dans cette région il n’y a encore que des exceptions de succès !». Obtenir son baccalauréat dans les régions reculées du Maroc ne doit plus être une exception mais la norme.

La question de l’éducation ne se limite pas seulement à la question de l’accès, de nombreuses variables doivent être prises en compte tels que l’apprentissage ou la formation des formateurs. Maha insiste sur la dualité de perception du secteur éducatif. L’éducation est tout autant une cause qu’une conséquence. Ainsi si elle est source de développement, elle représente également un secteur très sensible à la stabilité politique et aux fluctuations économiques extérieurs. « Les élèves les plus sensibles sont ceux issus des milieux défavorisées, car ils n’ont pas de système de support. S’ils décident de quitter tôt l’école, ils n’ont pas ou peu d’opportunités en dehors de l’école. Or je suis convaincue que c’est à travers l’école que les enfants peuvent améliorer leurs conditions de vie ».

 

Teach4Morocco

Ecole rénové - Copyright Teach4Morocco

Ecole rénové – Copyright Teach4Morocco

Teach4Morocco est une association qui a pour objectif premier d’améliorer l’accés à l’éducation dans les zones enclavées du Maroc. Mais c’est avant tout l’histoire d’un groupe d’amis et de familles qui souhaitent ensemble participer au développement du Maroc. Ce projet, au fond, a autant une responsabilité sociale que familiale.

Le premier projet mis en place par l’association fut la rénovation totale de l’école du village d’Ichbaken.  Un village hautement symbolique, car c’est celui de la petite Hajar ; c’est également le village dans lequel chaque été, les parents de Maha organisaient des cours de soutien pour les élèves de 6e. « C’était important de commencer par ce village, car les gens nous faisaient confiance ». Une confiance importante à gagner au vue des nombreuses organisations qui viennent dans ces régions avec des promesses et repartent sans jamais revenir.

L’idée de Teach4Morocco est d’aller au delà de l’action simple de rénovation. « Tout le monde peut rénover une école, l’idée ici était plutôt de voir comment canaliser l’énergie de l’ensemble du village pour créer tous ensemble un meilleur espace d’épanouissement pour les enfants ». L’école en Haut Atlas est un espace qui, encore aujourd’hui, est considéré comme nouveau et qui n’est pas forcément intégré dans le village et cela dès le choix des matériaux de construction, m’explique-t-elle. Il fallait donc permettre aux habitants d’établir une relation de confiance avec cette institution. L’année suivante, l’équipe continue ses actions dans la région et rénove notamment l’école du village voisin, Ait Hamza.

Grâce aux projets de Teach4Morocco mais également à la qualité des professeurs de la région et à l’intervention de l’Etat avec le programme Tayssir, géré entre autres par le Ministère de l’Education Nationale, l’Association Marocaine d’appui à la scolarisation (AMAS) et le Conseil Supérieur de l’Enseignement et qui avait pour but d’encourager les parents à emmener les enfants à l’école, le premier établissement scolaire rénové a permis de passer de 70 à 300 élèves en l’espace de deux ans. «Chez Teach4Morocco, nous sommes fiers d’avoir participé, à notre échelle, à ce succès et au fait que la grande majorité des élèves étaient des filles. L’enfant qui a obtenu la meilleure note de l’école était d’ailleurs une fille ».

 

La reconnaissance de l’importance du préscolaire

Le dernier projet de Teach4Morocco a eu lieu l’été dernier, à Megdaz, en partenariat avec l’association locale du village. Cette fois ci ce n’est pas d’une école primaire dont les habitants ont besoin mais d’un établissement préscolaire ! Une demande qui ravie Maha car aucune maternelle n’existait dans le village et très rares sont les maternelles dans la région. Maha m’explique qu’aujourd’hui il y a une reconnaissance internationale sur l’importance du préscolaire. L’économiste James Heckman, Prix Nobel de l’économie en 2000, montrait à quel point il était important d’investir tôt dans l’éducation des enfants, car, les plus grandes lacunes se forment avant l’âge de 5 ans.

 

Les élèves marocains doivent être compétitifs à l’international

Maha souhaite garder espoir dans le système d’éducation marocain et encourage les marocains à avoir confiance en cette institution. « Les gens autour de nous sont pessimistes, mais au final le système éducatif c’est nous ». Elle affirme qu’il est important de construire une image positive pour ne pas décourager les nouvelles générations. « Comment voulons nous que nos enfants aient des rêves et de se donnent les moyens de réussir, si, depuis leur enfance, ils entendent que les études les mèneront forcément au chômage ».

Accéder à un système éducatif est essentiel mais non suffisant, la question de l’apprentissage est primordiale afin que les élèves quittent les bancs de l’école avec non seulement des connaissances mais de véritables compétences.  Maha affirme ainsi que «tout en visant spécifiquement les enfants de l’Atlas,  il est très important de préparer  les élèves marocains non pas à une compétition nationale ou régionale mais bel et bien à une compétition au niveau mondiale. Ces enfants vivent dans un monde ou la compétition est très intense dans le sens où l’on a besoin aujourd’hui de savoir parler anglais, de développer des capacités de négociation, de savoir parler en public, d’avoir une opinion, d’être soi-même, de s’imposer et ceci non seulement à Casablanca ou dans les grandes villes, mais également dans les régions rurales ». Or la nature des interventions dans les zones enclavées du Maroc réside encore bien trop souvent dans la question de l’accès à l’éducation.

 

Indicateurs de développement … personnels

Image 4 - Copyright Sarah ZOUAK

Maha avec sa mère et sa grand mère à Meknes –  Copyright Sarah ZOUAK

Le Maroc a tout intérêt à investir sur le long terme dans l’apprentissage et les capacités de ces élèves, pour permettre à chacun de développer son propre talent. Toute la magie de l’éducation réside justement dans le fait que chaque enfant peut bâtir un futur que personne n’aurait pu prédire et espérer ainsi avoir un vécu meilleur que celui de ses parents.

Maha me raconte alors que si elle croit profondément aux indicateurs de développements nationaux, elle a toujours en elle, ses propres indicateurs personnels. Elle compare ainsi la vie de sa grand-mère, celle de sa mère et la sienne et m’indique qu’entre ces trois femmes marocaines, il y a eu un développement en terme d’opportunités et de choix. Cependant lorsqu’elle fait la même comparaison avec les femmes vivant dans le Haut Atlas, elle réalise qu’elles ont eu à peu de choses près,  le même  vécu. Selon Maha, la notion de choix est au cœur même du rôle de l’éducation car c’est elle qui permet aux jeunes de s’épanouir et de construire leurs projets. « L’idée n’est pas que tout le monde aille à l’université, que tout le monde trouve un travail extraordinaire, mais celle d’avoir le choix, le choix de pouvoir être celui que l’on souhaite ».

 

Vivre dans une société musulmane

Etre une femme ambitieuse qui croit en ses rêves, dans une société musulmane comme le Maroc n’a jamais été pour Maha un obstacle. « Le mot société m’a toujours fait peur car je le percevais comme en confrontation avec moi-même, mais pour faire face à mes peurs j’ai pour habitude de les décomposer. Au fond c’est qui la société ? C’est ma famille, mes voisins, mon quartier, c’est un ensemble de personnes aux personnalités, vécus et éducations différentes. Je n’ai donc pas à avoir peur des gens qui m’entourent. »

Les problèmes rencontrés par les filles dans l’Atlas ne sont pas propres aux sociétés musulmanes mais au fait que les coutumes de la région soient encore très conservatrices. Envoyer sa fille au collège n’est pas un problème de religion, m’explique Maha, même en Chine des jeunes filles rencontrent exactement les mêmes difficultés. Il est très important de différencier  le religieux du culturel et de l’humain. Avoir peur pour sa fille relève de l’instinct humain ! « Si j’étais à la place d’un père dans les régions montagneuses du Maroc, je me poserai les mêmes questions avant d’emmener ma fille au collège et je me demanderai si ce nouvel espace lui permettra de vivre dans de bonnes conditions, si cela ne sera pas dur de la laisser seule alors qu’elle a seulement 13 ans ».

 Dans l’Islam aucun texte n’interdit aux parents d’emmener leurs enfants à l’école et encore moins aux filles. Le premier verset du Coran  met d’ailleurs l’éducation au cœur de la croyance musulmane, « Lis, au nom de Dieu le Miséricordieux (ndlr sourate 96) »

Une femme musulmane aux identités multiples

Maha est musulmane … tout comme elle est marocaine, fille, femme, sœur et militante associative. Elle ne se définit pas seulement par sa religion mais par ces identités multiples. Chacune de ces identités joue un rôle différent selon les situations, et sa foi est surement celle qui l’aide le plus à avoir une stabilité morale. Maha aime croire ainsi au destin, en cette idée que nos propres choix se font dans un cadre défini, un principe important que l’on retrouve dans la foi islamique.

Aujourd’hui Maha est blessée d’entendre les différents clichés et stéréotypes repris sans fin au sujet de mauvaises interprétations faites sur les femmes musulmanes. « Comment aujourd’hui, à l’ère de  l’information et des réseaux sociaux, on tombe encore dans un extrémisme du moi contre toi, du blanc contre noir, dans cette polarisation des gens et de cette image des musulmans? Puis, je me dis qu’en fait il s’agit là d’une perception, que ce n’est pas moi le problème, mais la personne qui me voit avec son œil. Entre une personne musulmane ouverte et un extrémiste, il y a tout un monde, tout comme entre le blanc et le noir, il y a toute une palette de couleurs. Le problème vient de ceux qui refusent de voir et de reconnaitre cette nuance. Or la vie n’est que nuance, on n’est pas toujours heureux, on n’est pas toujours triste ou énervé. Il faut accepter de voir la richesse dans le monde ».

L’égalité des sexes commence à la maison

Maha ne sait pas si elle doit se définir comme féministe mais défends de façon vigoureuse  le droit  à toute personne à vivre la vie qu’elle souhaite. Si la notion de choix est selon elle pas assez présente au sein de certaines sociétés musulmanes, elle insiste sur le fait que cela ne concerne pas seulement les femmes. Lorsqu’on impose à celles-ci un statut d’infériorité, il ne faut pas oublier qu’on impose aux hommes celui de supériorité, l’absence de choix s’adresse donc à tous les deux.

« Essayer de résoudre les droits de la femme en isolation n’est pas une solution, parce qu’enfin de compte nous vivons dans une société en interaction, nous sommes hommes et femmes ensemble, et l’une des choses qui perpétue le statut de la femme dans le Moyen Orient c’est qu’on n’inclut pas assez les hommes dans la discussion ». Si pour certains, le féminisme est un concept large et abstrait, Maha répond que le féminisme s’exerce au quotidien ;  l’égalité commence à la maison, à la table du diner lorsque l’on traite les sœurs de la même façon que leurs frères. Et cette égalité se doit de continuer sur les bancs de l’école, «  on doit enseigner aux filles comme aux garçons le droit de rêver et de viser la lune! »

Son souvenir le plus marquant de Teach4Morocco

Un matin dans le village d’Ichbaken, elle rendit visite à une jeune femme très malade et qui failli mourir en accouchant. Alors qu’elle ne connaissait pas la femme, celle-ci demanda à Maha de choisir le prénom de sa fille. C’est tout naturellement que Maha choisit le prénom Hayat (« vie » en arabe ndlr), car cette naissance failli lui couter la vie. Aujourd’hui la petite Hayat est âgée de 2 ans et demi et Maha se souviendra d’elle pour toujours ; non pas seulement parce qu’elle lui a choisi son prénom, mais parce que aujourd’hui elle se dit que la génération de Hayat ne doit pas seulement aller au collège, mais au lycée et plus encore.

Sarah ZOUAK

Retrouvez l’article sur le site internet de notre partenaire média, le Mena Post en cliquant ici

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